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  • Mandel, théoricien intertextuel du fascisme...

    En revenant sur la stratégie argumentative qui préside à la présentation du fascisme par Mandel, cet article vise à mettre au jour les fortes singularités du marxisme d’Ernest Mandel : par ses intertextes, il s’agit de mettre en relief les thèses propres à Mandel, souvent implicites, et engager leur appréhension critique.

    Les textes que l’on peut lire de Mandel sur le fascisme sont composés de textes qui commentent les travaux de Trotsky, de ses contributions sur la Seconde Guerre mondiale et le génocide des juifs d’Europe et de quelques textes de circonstances qui éclairent des controverses intellectuelles de son temps, avec Hannah Arendt par exemple. La contribution principale de Mandel sur le fascisme se trouve dans la brève préface qu’il propose aux textes de Trotsky sur le fascisme.

    Mandel et le fascisme : passage obligé pour un trotskIste ?

    Relire Mandel, c’est relire un intellectuel marxiste qui a eu la spécificité de moins s’inscrire dans le champ académique que la plupart des auteurs marxistes de son temps. L’aura particulière dont il dispose encore dans notre organisation ne tient pas seulement à sa stature et à son rôle dans la 4e internationale, ni même à ses apports réels marginalement employés dans nos orientations, mais correspond plutôt au prestige consécutif à une trajectoire militante rare : c’est en prenant appui sur son activité militante qu’il a engagé une large intervention dans le champ intellectuel – il incarne ainsi un des derniers avatars de ce modèle d’intervention politique, à l’instar d’un Tony Cliff dont il a été un rival sur de nombreux enjeux et qui est aujourd’hui également une référence de notre organisation1.

    Le relire implique cependant également de faire droit à une spécificité du marxisme comme champ militant : tout en refusant de faire de quelques autorités des figures dogmatiques qu’il s’agirait de suivre en leur reconnaissant une autorité indiscutable voire intemporelle, la revendication d’une “orthodoxie” qui distingue et permet de s’inscrire dans un héritage victorieux fait office de légitimation des propositions originales des militant·es. En effet, si une analyse « actuelle » doit être produite à partir de l’analyse de coordonnées concrètes, factuelles, toute proposition peut également difficilement ne s’appuyer que sur l’autorité d’un génie individuel – d’autant plus que nous traquons, en trotskistes marqués de la critique anti-stalinienne, la « personnalisation ». Il faut dès lors balancer entre travail original et continuité d’un héritage qui ne « suffit jamais » à décider dans le fatras du monde concret actuel, ou, suivant la formule, « parmi les contradictions du capitalisme ». 

    Pour nous, lire attentivement les figures qui composent notre héritage militant requiert de se soucier de cette stratégie de réécriture et de réinterprétation constante pour pouvoir en prendre la mesure — l’idiosyncrasie que forme toute pétition de « fidélité » à la tradition devient ainsi la fondation de l’authenticité et la crédibilité de l’orientation nouvelle or les pétitions de retour à Trotsky sur le fascisme sont si nombreuses chez Mandel que l’innovation qui se trouve dans ses propositions en est d’autant plus palpable. 

    Si ses contemporains ne pouvaient s’y tromper, de même que nous ne pouvons que dresser l’oreille quand nous entendons une nouvelle référence à la cohérence entre une proposition nouvelle et « notre tradition », pour nous qui lisons parfois Mandel et Trotsky ensemble, il nous faut faire preuve d’une grande attention aux nuances qui les séparent. 

    « Thalheimer – Trotsky » : le procès de fascisation absenté ?

    Dans son ouvrage de synthèse sur Trotsky, Mandel met en lumière le génie exceptionnel de Trotsky sur le fascisme qu’il situe dans la filiation directe de Marx. La théorie majoritaire du mouvement communiste « orthodoxe » était celle du fascisme comme étape du développement du capitalisme. Puisqu’il n’y aurait pas de différence de nature entre le capitalisme et le fascisme, aucune forme d’unité antifasciste avec le camp social-démocrate ne serait légitime – autrement dit, pas de front unique. 

    « Aucun autre théoricien n’a compris aussi clairement la nature du fascisme, la menace qu’il représentait pour le mouvement ouvrier et pour la civilisation humaine. Lui seul a averti à temps la classe ouvrière de ce danger, insistant sur la nécessité de le vaincre et définissant le type de résistance nécessaire. Il n’est pas exagéré de dire qu’à l’exception de La lutte des classes en France de 1848 à 1850 et du Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte de Marx, il n’existe aucune autre analyse marxiste des questions politiques et sociales contemporaines qui soit comparable en profondeur et en clarté aux écrits de Trotsky sur l’Allemagne de 1929 à 1933 […] La contribution marxiste la plus importante à la compréhension du fascisme, qui a conduit à des conclusions politico- tactiques similaires à celles de Trotsky, est la théorie d’August Thalheimer. Elle peut être résumée très brièvement comme suit : le fascisme est le stade final de la contre-révolution qui a commencé avec la défaite de la révolution allemande de 1918-19 et qui s’est caractérisée par une autonomie croissante de l’appareil d’État (le pouvoir exécutif). Il a défini cette autonomie comme du “bonapartisme”, en référence directe à l’analyse de Marx dans le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte. » 

    Premier point de vigilance : la continuité de Marx à Trotsky, quoique revendiquée par Mandel, est rapidement compliquée par la référence à August Thalheimer. L’apparente contradiction, d’une page à l’autre du même texte, doit nous rendre attentif à ce rapide résumé. Pour Thalheimer, le bonapartisme et le fascisme sont très proches, définis tous deux comme formes de « dictature ouverte du capital » mais la domination de classe varie : pour Thalheimer, le bonapartisme marque une domination « incomplète » de l’appareil d’État, issue de l’incohérence entre la politique de la bourgeoisie et la situation matérielle – tandis que le fascisme correspond à une restauration de la domination de la bourgeoisie en phase avec un développement impérialiste.

    La reconstruction de la théorie de Trotsky par Mandel, qui l’assimile à celle de Thalheimer et qu’on peut donc nommer « Thalheimer-Trotsky » s’inscrit dans une discussion critique. Pour Mandel, l’analyse théorique de Thalheimer aurait des défauts, qu’il relève, tandis qu’elle serait tactiquement comparable à celle de Trotsky. Pourtant, cette analyse binaire de la « non-contemporanéité » du bonapartisme qui serait résolue dans le fascisme ne se retrouve pas chez Trotsky, comme le souligne d’ailleurs Mandel lui-même. Le fascisme mobilise des éléments féodaux, et ne constitue dès lors pas une forme « purement » moderne – Mandel reconduit alors Trotsky à Tucholsky, mais aussi à Ernst Bloch, figures du marxisme dit « occidental » qu’il salue malgré de vives polémiques contre ces courants dans d’autres textes2. Il reste que l’emprunt à Thalheimer est donc lointain, puisque la logique globale de Trotsky (comme celle de Mandel) est contraire à celle de son prédécesseur. Pourtant, Mandel écrit que les propositions de Thalheimer « contiennent un germe de vérité » quoiqu’elles « manquent d’attention vis-à-vis des groupes fascistes et le cas échéant de l’appareil d’État fasciste [dont le but] est la destruction de toute forme d’organisation de la classe ouvrière ». 

    S’il rejoint effectivement les admonestations de Trotsky à la formation d’un front unique, Trotsky quant à lui affirme précisément que c’est bien la tactique qu’il faudrait revoir chez Thalheimer. Dans son texte de 1935, L’État ouvrier, Thermidor et le Bonapartisme, il critique précisément la manière dont la bureaucratie vise à saper les capacités d’organisation de la classe ouvrière – dans un État « bonapartiste ». En d’autres termes, contrairement à l’appréciation qu’en propose Mandel, Trotsky souligne que la spécificité du fascisme n’est pas la lutte contre l’auto-organisation de la classe ouvrière puisqu’un État bonapartiste se charge déjà de la lutte, y compris physique, contre l’auto-organisation de la classe ouvrière. 

    Pourquoi Mandel s’appuie-t-il alors sur la proposition de Thalheimer ? La distinction qu’apporte Mandel avec la proposition de Trotsky, à travers sa critique plus large de « Thalheimer-Trotsky », s’explique par le public de Mandel : il s’oppose, « dans les cercles de gauche » à la « théorie du fascisme rampant » qui empêcherait d’identifier la place d’un « État fort » tandis que les analyses de Trotsky insistent sur la transformation rapide d’un État bonapartiste en État fasciste. L’objectif de Mandel est dès lors de retrouver en Trotsky une autorité pour s’opposer à une interprétation « gauchiste » de sa situation politique – alors même que Trotsky, précisément, faisait de sa propre analyse une posture « gauchiste » face à l’analyse qu’il jugeait droitière de Thalheimer. Autrement dit, Mandel se situe en contradiction avec Trotsky puisqu’il soutient l’importance de l’« État fort » alors que Trotsky présente l’insistance sur la caractérisation d’un « État fort » comme une forme d’aveuglement. 

    L’impératif tactique qui était probablement celui de Mandel ne doit pas être l’objet d’un sursaut de fidélité : si la discussion ne peut que consonner avec nos propres interrogations sur la qualification de la période – que nous avons globalement effectivement tranchée en faveur de la mise en évidence de la « fascisation » si bien qu’il se pourrait que nous soyons nous-mêmes plus proches des groupes de gauche (et de Trotsky ?) que de la position de Mandel, nos coordonnées politiques ne sont pas les mêmes. 

    L’hypothèse « Mandel-Trotsky » : un cycle économique du fascisme 

    Lisons encore. Paradoxalement, l’introduction du recueil Comment vaincre le fascisme n’est rien moins qu’introductive car elle présente un cadre interprétatif propre aux analyses soutenues par Mandel. Elles sont l’occasion pour lui de mettre en évidence sa propre conception de la dialectique matérialiste, d’une part, et d’autre part de proposer une analyse économiciste du fascisme. 

    La présentation des textes de Trotsky est l’occasion de la reconstruction de son argumentation, qui correspond à un certain nombre de positionnements politiques, sous la forme d’un raisonnement qui met en relief l’enchaînement de six propositions. A travers cette mise en forme, il présente une « totalité close et dynamique » qui représente une application concrète, en situation, de la reconstruction de la dialectique du matérialisme historique par Mandel. Dans son Introduction au marxisme, ce dernier en effet propose une synthèse complexe et originale entre les vues d’Engels et de Lukács – malgré l’opposition de Lukács à Engels. 

    Si on ne peut ici s’attarder sur la singularité de la notion de « dialectique matérialiste » telle qu’elle est élaborée par Mandel, il faut néanmoins rappeler que cette analyse de la « totalité » est rien moins que dialectique elle-même, quoiqu’elle se dise « dynamique ». En effet, chez Mandel, « chaque élément est pourvu d’une certaine autonomie » tandis que chez Lukács, le caractère « dialectique » du matérialisme historique implique de penser non des variables indépendantes au mouvement propre ensuite organisé dans une totalité complexe qui les ramasserait, si bien que les parties seraient « autonomes ». C’est pourquoi il me semble plus pertinent de parler, en vue d’une clarification, de « cycle », chaque élément interdépendant permettant de « déduire » et de préciser un développement historique. 

    De fait, la spécificité de cette vision de la dialectique de Mandel est que les contradictions se situent de manière « interne » à chaque élément, qui reste autonome et qui dispose de son propre développement : le mouvement dialectique ne « forme » pas le tout, comme chez Lukács, il reste situé dans chacun des éléments si bien que certains facteurs peuvent être « indépendants » du reste du développement matériel, et même, peu déterminants. 

    Cette présentation de la « totalité » à laquelle correspond la théorie du fascisme de Trotsky pour Mandel met en évidence la primauté du fait économique – la crise du capitalisme d’âge mûr – et sa manière d’impacter la classe dominante, la bourgeoisie, puis, en raison de l’affaiblissement de la bourgeoisie, le recours à une classe « intermédiaire », la petite-bourgeoisie, dont il distingue la fraction active dans les ligues fascistes de l’ensemble de la classe, pour enfin l’opposer au prolétariat. Finalement, l’écrasement de la résistance du prolétariat permet la restauration de la domination de la grande bourgeoisie et le renouveau impérialiste, caractéristique du développement économique bourgeois. 

    Un antifascisme sans antiracisme ?  

    L’analyse de Mandel repose dès lors sur une vision économiciste du fascisme : en dernière instance, le fascisme est intégralement ramené à l’intérêt de la grande bourgeoisie. Cette présentation correspond en creux à la réponse que présente de manière plus explicite ailleurs Mandel sur la question de la responsabilité de la classe ouvrière : pour Mandel, la « participation » du prolétariat au projet fasciste est mineure et ne correspond pas à un élément pertinent d’intelligence de la situation politique : le « déclassement », idéologiquement formulé par le racisme, et même les acteurs des violences ne seraient qu’adventices face aux intérêts de la grande bourgeoisie

    Pour Mandel, il s’agirait de ne pas se tromper sur les responsabilités, et, en butte au développement de la Schuldfrage autour des Mitlaüfer du nazisme, il insiste fortement sur la place de la résistance, et en particulier de la résistance communiste au fascisme – à laquelle il a lui-même participé. Cette posture n’est pas seulement politique, elle est personnelle : à la fin de sa vie, Mandel témoigne avec une forme de candeur dans le documentaire de Chris van Hond, Mandel, Une vie pour la révolution, de sa naïveté face au danger fasciste quand il explique avoir alors vu comme des « opportunités militantes » ses déportations en Allemagne quoiqu’il était juif communiste.

    Si expliciter les spécificités de l’anti- racisme de Mandel justifierait une contribution plus longue, il importe de ne pas négliger le large constat de son insuffisance. Dès 1989, le colloque organisé par Gilbert Achcar pour rendre hommage à Mandel, Norman Geras, alors militant de la 4e Internationale et membre du conseil éditiorial de la New Left Review, s’inquiétait de la minimisation du génocide des Juifs d’Europe. Aujourd’hui, c’est certainement là la démarcation la plus importante qui nous éloigne de la posture de notre prédécesseur : la lutte antiraciste, qui doit permettre de préserver non tant le mouvement ouvrier que la vie des premiers concernés par la montée du fascisme, doit être le cœur de notre contribution au front unique. Face à un mouvement social divisé mais dont la conscience du danger est croissante, il nous importe de tourner l’ensemble des énergies vers l’unification dans la résistance la plus radicale aux compromissions racistes qui fondent le consentement, voire la participation, à la fascisation. 

    Hafiza b. Kreje

    • 1. En 2002 puis en 2004, les organisations françaises proches du SWP britannique avaient en effet rejoint la LCR, puis se sont engagées dans le NPA. Si les évolutions internes d’une partie de ces militants se sont faites en dehors du NPA et que cette continuité est aujourd’hui très informelle, cette sensibilité reste présente aujourd’hui dans l’organisation. Elle correspond notamment à 1/6e de son comité exécutif. 
    • 2. On pourra ici se référer à l’introduction du texte de Simon Saissac, qui reprend le diagnostic partagé avec Anderson sur ce thème – qui répondait notamment chez Mandel à l’objectif tactique d’opposition au structuralisme du PC.
  • Mandel, le parti et la classe...

    L’interaction entre la classe et le parti est un point essentiel de toute stratégie révolutionnaire, car la première est l’agent principal de la révolution mais n’est pas révolutionnaire en temps normal, tandis que le second tente d’incarner les intérêts et la stratégie de cette classe, sans être – en temps normal – reconnu par celle-ci.

    Mandel l’a abordé à plusieurs reprises, notamment dans différents textes regroupés en brochure puis, récemment aux éditions La Brèche, dans Lénine, la révolution et le parti. Le cœur du sujet est la capacité de la classe à acquérir une conscience révolutionnaire, et celle du  parti  d’être intimement lié à celle-ci. Mandel le synthétise par l’articulation entre intériorité et extériorité du parti vis-à-vis de la classe : le parti est relié à la classe, dont il tente d’être le représentant historique, mais il est aussi en dehors car résister aux pressions du système et aux fluctuations de la conscience nécessite de définir ses analyses et son programme de façon scientifique matérialiste, avec du recul. Tout en travaillant l’interaction entre théorie et pratique. Mandel pense en particulier l’articulation entre conscience, expérience et action.

    Tenter de définir les classes

    Ce travail nécessite de définir préalablement ce qu’on entend par prolétariat et son rôle dans le processus révolutionnaire. Daniel Bensaïd reprend la définition, qu’il estime « la moins mauvaise »1, de Lénine : « On appelle classe de vastes groupes d’hommes qui se distinguent par la place qu’ils occupent dans un système historiquement défini de production sociale, par leur rapport (la plupart du temps fixé par des lois) vis-à-vis des moyens de production, par leur rôle dans l’organisation sociale du travail, par les modes d’obtention et l’importance de la part des richesses sociales dont ils disposent »2. Il propose donc d’inclure dans le prolétariat les catégories des « ouvriers d’industrie, employés du commerce, des banques et assurances, du service public, et salariés agricoles » mais de ne pas y intégrer, en plus de la bourgeoisie et de la « petite bourgeoisie traditionnelle », la « nouvelle petite-bourgeoisie » (« les cadres supérieurs et moyens, les journalistes et les agents de publicité, les professions libérales devenues salariées, les enseignants du supérieur et du secondaire, les enseignants du primaire (ce qui est au demeurant fort discutable) »). Pour Mandel « La division sociale du travail se réfère à des fonctions sociales qualitativement différentes, qu’en dernière analyse on peut réduire aux fonctions de production et d’administration (d’accumulation) », « la division de la société entre ceux qui produisent et ceux qui gèrent »3, cette division établissant différentes classes, entre les producteurs qui ne possèdent que leur force de travail (les prolétaires), les producteurs qui possèdent leur moyen de production, les différentes couches de la bourgeoisie et toutes sortes de « médiateurs » entre le capital et le travail (dont les chefs, les cadres, les politiciens et les dirigeants syndicaux locaux ou nationaux…), entre science, technique et production, entre production et réalisation de la plus-value…4 

    Quelles actions pour la classe révolutionnaire ?

    Cette catégorisation est considérée comme  – les contours des classes ne sont pas nets et peuvent fluctuer5 – mais donne un support objectif, social aux dynamiques militantes et révolutionnaires : « La révolution prolétarienne ne tend pas à remplacer une forme d’exploitation par une autre. Elle tend à abolir toute forme d’exploitation de l’homme par l’homme. […] Elle tend à l’orienter vers un but précis : la socialisation des moyens de production par la conquête du pouvoir politique par le prolétariat »6, tandis que « le radicalisme petit-bourgeois tend à obtenir le maximum d’avantages égaux pour les petits artisans et les entrepreneurs dans le cadre de la société bourgeoise »7.

    Il convient donc, dans la lutte, de renforcer ce qui contribue à la socialisation des moyens de production, ce qui s’oppose à l’État, ce qui renforce l’opposition à la classe dominante. Dans ses analyses, Trotsky insiste à plusieurs reprises sur le sens général dans lequel le prolétariat doit interagir avec les classes intermédiaires : « Le prolétariat en possession du pouvoir apparaîtra à la paysannerie comme une classe émancipatrice »8, « l’union du prolétariat avec les masses opprimées de la petite-bourgeoisie du village et de la ville est possible uniquement par le renversement politique des partis traditionnels de la petite-bourgeoisie »9.

    Ce que reprend Mandel : « La séparation nette entre le radicalisme petit-bourgeois et le mouvement politique de la classe ouvrière n’apparaît que par rapport aux buts historiques de ces deux forces sociales à la lumière de leur attitude envers les problèmes de la révolution. Seul le parti ouvrier peut inscrire sur son drapeau la révolution sociale la plus radicale de tous les temps, qui débute avec l’expropriation des propriétaires capitalistes et semi-féodaux des moyens de production, pour aboutir au dépérissement des classes, de l’État et de toute forme d’exploitation et de contrainte de l’homme par l’homme »10.

    En effet, notre projet de société n’est pas le « Grand soir » révolutionnaire,  mais la socialisation des moyens de production ou l’expropriation de la bourgeoisie, qui ne sont que des étapes dans le parcours révolutionnaire. Notre objectif est de transformer l’ensemble des rapports sociaux pour construire une société sans classe et sans État, une libre association des productrices et producteurs, selon l’adage « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». La révolution consiste en une immense force propulsive visant à ce que la dynamique transformatrice soit suffisamment forte pour ne pas se rétracter et éviter que « Quand une classe s’est emparée du pouvoir, une certaine partie de cette classe devient l’agent de ce pouvoir. C’est ainsi qu’apparaît la bureaucratie »11.

    L’auto-activité des masses est donc une question clé

    Elle doit être à combinée à une conscience élevée des objectifs de la révolution : « Vous ne pouvez pas avoir une révolution socialiste dirigée à partir du haut, par un certain chef ou un groupe omniscient de chefs. Vous avez besoin des deux ingrédients de la révolution socialiste : le niveau le plus élevé de conscience possible, et le niveau le plus élevé d’auto-organisation et d’auto-activité par les secteurs les plus larges de la population. Tous les problèmes des relations entre une organisation d’avant-garde et les masses proviennent de cette contradiction de base »12.

    Cette relation se noue essentiellement dans le cadre de l’auto-organisation. « L’ampleur de l’activité des masses, au moment de crises révolutionnaires, ne permet pas d’enfermer le processus historique dans le seul rapport réciproque “partis-masses inorganisées”. Toute crise révolutionnaire dans un pays même moyennement industrialisé a jusqu’ici presque toujours abouti à la création de formes d’auto-organisation des masses (soviets, conseils ouvriers), embryons du futur pouvoir prolétarien et instruments immédiats d’une dualité de pouvoir de fait »13. Cette préoccupation se prolonge dans les sociétés de transition : Mandel souligna que « seule l’activité et l’auto-organisation des travailleurs peuvent assurer le double dépérissement de l’État et du marché, précondition de tout avenir socialiste »14.

    Conscience et idéologie

    Cette conception est intimement liée aux dynamiques de la conscience de classe et de son évolution, à la contradiction entre les capacités révolutionnaires objectives (inscrites dans les rapports de production) de la classe ouvrière, à sa subordination quotidienne à l’idéologie bourgeoise et aux évolutions qui s’opèrent dans l’action.

    Ainsi, la recherche par l’être humain de l’unité de la conscience et de l’être15 s’oppose à l’aliénation16, à l’organisation capitaliste de la production et, dans l’action, s’oppose à la concurrence capitaliste (entre les marchandises, les entreprises mais surtout entre les êtres humains) pour produire une solidarité et une conscience de classe, c’est-à-dire une conscience des intérêts collectifs d’une classe, différents de ceux des autres classes sociales.

    De plus, loin de l’idée défaitiste selon laquelle la classe ouvrière aurait échoué dans son combat et sa mission historique, Mandel affirme que « l’histoire nous enseigne également que, périodiquement, les ouvriers se révoltent bel et bien contre la société bourgeoise, pas par cent, cinq cents, ou mille, mais par millions. […] Les ouvriers ne frappent pas chaque jour, ils ne peuvent pas le faire du fait de la place qu’ils occupent dans le fonctionnement de l’économie capitaliste. Le fait qu’ils ne peuvent survivre qu’en vendant leur force de travail rend cela impossible. Ils seraient vite affamés s’ils se révoltaient chaque jour. […] Il y a donc un développement cyclique de la combativité et de l’activité de classe qui est partiellement déterminée par une logique interne »17.

    En période de passivité, la conscience recule face à l’idéologie dominante. Pour Mandel, parfois domine « l’immaturité subjective immédiate du même prolétariat – en fonction du poids de la misère, de l’aliénation, de l’abrutissement et surtout de l’asservissement à l’idéologie de la classe dominante qui résultent de la même condition prolétarienne »18.

    Permanence de la conscience de classe

    Mandel insiste donc sur le fait que c’est dans l’action que la conscience progresse et sur la nécessité de développer ce qui permet de la maintenir au niveau le plus élevé possible : « même dans sa forme la plus élémentaire, la lutte de classe spontanée des salariés laisse une trace dans le mode de production capitaliste : la conscience se condense, se concrétise dans l’organisation continue ». Pour lui, « l’avant-garde se distingue des majorités en ceci qu’elle n’abandonne pas, même entre deux points culminants de la lutte active, le terrain de la lutte des classes et qu’elle continue en quelque sorte la “lutte avec d’autres moyens”. Elle essaie de consolider les caisses de résistance apparues pendant la lutte en fonds de grève durables, c’est-à-dire en syndicats. Elle s’efforce de cristalliser et de renforcer la conscience de classe élémentaire née dans le conflit en éditant un journal ouvrier et en organisant des cercles de formation ouvrière. Elle constitue de ce fait le moment de continuité face à l’action de masse nécessairement discontinue, le moment de la conscience face au mouvement de masse qui est en soi spontané. C’est bien moins la théorie, la science, la compréhension idéelle de la totalité de la société que l’expérience pratique qui presse les travailleurs avancés sur la voie de l’organisation continue et accroît la conscience de classe »19.

    Cette nécessité de combiner un lien très fort avec la classe, ses besoins à un instant donné, aussi ses préoccupations et objectifs de lutte, avec des objectifs propres, liées à la stratégie révolutionnaire, amène Mandel à formuler sa conception du parti : « Le bolchevisme, c’est donc à la fois l’affirmation de la stricte nécessité d’organiser les communistes en parti séparé, avec une discipline et une centralisation toute orientée vers le but révolutionnaire, et l’affirmation de la stricte nécessité de maintenir l’organisation de l’avant-garde intimement intégrée dans la classe, avec son mouvement et ses luttes propres et spontanées. Le bolchevisme, c’est à la fois la proclamation de la séparation de l’avant-garde d’avec la classe et de son intégration dans la classe. Comme tout ce qui existe, le bolchevisme est une unité des contraires. »20 Le parti doit se lier à la réalité, diverse et mouvante, de la classe ouvrière, sous peine de devenir une secte asphyxiée par la pratique de ses militant·es (souvent issu·es des couches supérieures de la classe, voire de la petite-bourgeoisie, les couches qui ont les moyens de militer) et de ses appareils (soumis à la pression des objectifs, dans le cadre du capitalisme, pour une organisation). Ainsi, selon Mandel, « les méfaits de l’organisation de petits cercles, reflétant “une étape très jeune et non mûre du mouvement ouvrier d’un pays”, ne peuvent être surmontés que par : “L’élargissement du parti vers des éléments prolétariens combiné au travail de masse ouvert” »21.Ainsi, le lien avec la classe passe en grande partie par l’insertion dans les organisations et les mouvements de masse de la classe.

    Mais en même temps, le parti doit se protéger de l’influence de l’idéologie dominante sur la classe, qui fait dire qu’il y aurait trop d’étrangers, qui a fait dire aux Gilets jaunes « la police avec nous » avant de tester pratiquement l’effet des flashballs sur leur vision, etc. Trotsky indique sans nuance que « Toute lutte de fraction sérieuse dans le parti est toujours, en dernière analyse, une réfraction de la lutte de classe »22. Par là, avec Marx et Mandel, il veut signifier que l’idéologie dominante et les disparité sociales et politiques influent sur l’ensemble de la société, et y compris des organisations révolutionnaires et que le parti se doit, par le travail théorique, scientifique, matérialiste, d’y faire face, de développer son programme, sa stratégie, son analyse des évènements et des orientations tactiques à y développer. 

    Antoine Larrache

    • 1. Daniel Bensaïd, Marx l’intempestif. Éd. Fayard, 1995.
    • 2. Lénine, « La Grande initiative », Œuvres, t. XXIX. Éd. Moscou, p. 425.
    • 3. « Sur la stratégie révolutionnaire en Europe occidentale », Critique communiste n°8-9, septembre-octobre 1976.
    • 4. « Lénine et le problème de la conscience de classe prolétarienne « (1970). Édité par La Brèche dans le recueil Lénine, la Révolution, le Parti, 2024.
    • 5. « La division en classes est certes, en fin de compte, l’assise la plus profonde du groupement politique, mais c’est la lutte politique seule qui l’établit » (D. Bensaïd, « Lénine ou la politique du temps brisé », Critique communiste n°150, 1997).
    • 6. Ernest Mandel,  Sources théoriques et historiques du Parti bolchévik, Quatrième Internationale, 1953, réédité par La Brèche. 7) Idem.
    • 7. Idem
    • 8. 1905-1906, cité par lui-même dans « Trois conceptions de la révolution », 1939.
    • 9. « Bolchevisme ou stalinisme », 1937.
    • 10.  Ernest Mandel Sources théoriques et historiques du Parti bolchévik, op. cit.
    • 11. Idem.
    • 12. « Sur les partis d’avant-garde », retranscription d’une communication orale faite par Ernest Mandel à l’occasion d’un colloque sur le Centenaire de Marx organisé à l’Université de Manitoba, Winnipeg, au Canada, le 15 décembre 1983. In Lénine, la Révolution, le Parti, op. cit.
    • 13. « Actualité de la théorie d’organisation léniniste à la lumière de l’expérience historique », Praxis — revue philosophique, n°8, 1971. In Lénine, la Révolution, le Parti, op. cit.
    • 14. « Les conceptions d’Ernest Mandel sur la question de la transition au socialisme », Catherine Samary, dans Gilbert Achcar (dir.), Le marxisme d’Ernest Mandel, 1999.
    • 15. Franz Jakubowski, Les superstructures idéologiques dans la conception matérialiste de l’histoire, 1976.
    • 16. « L’aliénation de l’ouvrier dans son produit signifie non seulement que son travail devient un objet, une existence extérieure, mais que son travail existe en dehors de lui, indépendamment de lui, étranger à lui, et devient une puissance autonome vis-à-vis de lui, que la vie qu’il a prêtée à l’objet, s’oppose à lui, hostile et étrangère », Karl Marx, Manuscrits de 1844.
    • 17. Ernest Mandel, Actualité de la théorie d’organisation léniniste à la lumière de l’expérience historique, 1971.
    • 18. Idem
    • 19. Ernest Mandel, Lénine et le problème de la conscience de classe prolétarienne, 1970.
    • 20. Ernest Mandel, Sources théoriques et historiques du Parti bolchévik, op. cit..
    • 21. idem
    • 22. « L’opposition petite-bourgeoise dans le Socialist Workers Party », in Trotsky, En défense du marxisme, 1939.
  • Extrait de Sur le fascisme...

    Le bonapartisme, l’indépendance du pouvoir exécutif, est la forme « ultime » et en même temps la plus pourrie du pouvoir d’État bourgeois, à un stade où cette société bourgeoise est confrontée à la plus grande menace que représente l’assaut de la révolution prolétarienne, où la bourgeoisie a épuisé ses forces à repousser cet assaut, où toutes les classes sont affaiblies et prostrées, et où la bourgeoisie cherche à renforcer au maximum sa domination sociale. Ainsi, le bonapartisme est une forme de pouvoir d’État bourgeois dans une situation de défense, de fortification et de renforcement contre la révolution prolétarienne. C’est une forme de dictature ouverte du capital. L’autre forme, étroitement liée à celle-ci, est la forme étatique fasciste. 

    Le dénominateur commun est la dictature ouverte du capital. Leur forme d’apparence est l’indépendance du pouvoir exécutif, la destruction de la domination politique de la bourgeoisie et la subordination de toutes les autres classes sociales à l’exécutif. Mais leur contenu social et de classe est la domination complète de la bourgeoisie et des propriétaires privés sur la classe ouvrière et toutes les autres classes exploitées par le capitalisme. […] Napoléon III opérait encore à l’époque du capitalisme de libre concurrence et de la révolution bourgeoise inachevée en Italie et en Allemagne. [...] Les guerres dynastiques de conquête qu’il dut mener, poussé par la légende napoléonienne et les contradictions internes du système, étaient alors en décalage avec leur temps : trop tardives, alors qu’il n’était plus le champion d’aucun principe révolutionnaire, trop précoces, alors qu’il ne disposait pas encore de la base économique appropriée pour être le champion du principe impérialiste. 

    En revanche, la politique étrangère de Mussolini a dès le départ eu une base et une orientation impérialistes – au sens moderne du terme. Elle « correspond donc à son époque », même si elle revêt un masque antique, mais elle est ouvertement réactionnaire dès le départ. Elle doit se briser contre la contradiction entre, d’une part, les objectifs extravagants qu’elle se fixe et les moyens insuffisants pour les réaliser et, d’autre part, la contradiction entre la forme et la structure sociale d’une organisation militaire correspondant à la nécessité de soumettre toutes les classes de la société et de vivre à leurs dépens, et les exigences très différentes de la guerre impérialiste. Une autre différence, conditionnée par le développement général de la société bourgeoise et le niveau de la lutte de classe internationale, apparaît dans la base organisationnelle et les méthodes du pouvoir d’État fasciste. La « bande de décembre » de Louis Bonaparte était le pendant de la petite organisation révolutionnaire secrète de la classe ouvrière française de l’époque. Le parti fasciste est le pendant contre-révolutionnaire du Parti communiste de la Russie soviétique. Il s’agit donc dès le départ d’une vaste organisation de masse, contrairement à celle de Louis Bonaparte. Cela le rend plus fort à certains égards, mais accentue également ses contradictions internes, les contradictions entre les intérêts sociaux de ces masses et les intérêts des classes dirigeantes qu’il est censé servir. 

    August Thalheimer

  • La théorie du fascisme chez Trosky...

    Par cette version abrégée de l’introduction de Mandel à Comment vaincre le fascisme, on peut identifier aisément les caractéristiques du « cycle » fasciste mis au jour par l’auteur. 

    La théorie du fascisme de Trotsky se présente comme un tout à six éléments ; chaque élément est pourvu d’une certaine autonomie et connaît une évolution déterminée sur la base de ses contradictions internes ; mais ils ne peuvent être compris qu’en tant que totalité close et dynamique, et seule leur interdépendance peut expliquer la montée, la victoire et le déclin de la dictature fasciste.

     

    a)

     La montée du fascisme est l’expression de la grave crise sociale du capitalisme de l’âge mûr, d’une crise structurelle, qui, comme dans les années 1929-1933, peut coïncider avec une crise économique classique de surproduction, mais qui dépasse largement une telle oscillation de la conjoncture. [...]

     

    b)

     Dans les conditions de l’impérialisme et du mouvement ouvrier contemporain, historiquement développé, la domination politique de la bourgeoisie s’exerce le plus avantageusement — c’est-à-dire avec les coûts les plus réduits — au moyen de la démocratie parlementaire bourgeoise […] Cette forme de la domination de la grande bourgeoisie — en aucun cas la seule, du point de vue historique — est toutefois déterminée par un équilibre très instable des rapports de forces économiques et sociaux. Que cet équilibre vienne à être détruit par le développement objectif, et il ne reste plus alors à la grande bourgeoisie qu’une seule issue : essayer, au prix du renoncement à l’exercice direct du pouvoir politique, de mettre en place une forme supérieure de centralisation du pouvoir exécutif pour la réalisation de ses intérêts historiques. [...]

     

    c)

     Dans les conditions du capitalisme industriel monopoliste contemporain, une aussi forte centralisation du pouvoir d’État, qui implique de plus la destruction de la plus grande partie des conquêtes du mouvement ouvrier contemporain (en particulier, de tous les « germes de démocratie prolétarienne dans le cadre de la démocratie bourgeoise », comme Trotsky désigne à juste titre les organisations du mouvement ouvrier) est pratiquement irréalisable par des moyens purement techniques, étant donné l’énorme disproportion numérique entre les salariés et les détenteurs du grand capital.

     

    d)

     Un tel mouvement de masse ne peut surgir qu’au sein de la troisième classe de la société, la petite bourgeoisie, qui, dans la société capitaliste, existe à côté du prolétariat et de la bourgeoisie. Quand la petite bourgeoisie est touchée si durement par la crise structurelle du capitalisme de l’âge mûr, qu’elle sombre dans le désespoir (inflation, faillite des petits entrepreneurs, chômage massif des diplômés, des techniciens et des employés supérieurs, etc.), c’est alors qu’au moins dans une partie de cette classe, surgit un mouvement typiquement petit bourgeois. [...] Dès que ce mouvement, qui se recrute essentiellement parmi les éléments déclassés de la petite bourgeoisie, a recours à des violences physiques ouvertes contre les salariés, leurs actions et leurs organisations, un mouvement fasciste est né. [...]

     

    e)

     La décimation et l’écrasement préalables du mouvement ouvrier, qui, lorsque la dictature fasciste veut remplir son rôle historique, sont indispensables, ne sont toutefois possibles que si, dans la période précédant la prise du pouvoir, le plateau de la balance penche de façon décisive en faveur des bandes fascistes et en défaveur des ouvriers. [...]

     

    f)

     [...] Si le mouvement ouvrier est vaincu et si les conditions de reproduction du capital à l’intérieur du pays se sont modifiées dans un sens qui est fondamentalement favorable à la grande bourgeoisie, son intérêt politique se confond avec la nécessité d’un changement identique au niveau du marché mondial. La banqueroute menaçante de l’État y pousse également. La politique de quitte ou double du fascisme est reportée au niveau de la sphère financière, attise une inflation permanente, et, finalement, ne laisse pas d’autre issue que l’aventure militaire à l’extérieur. [...]

    Ernest Mandel

  • Ernest Mandel était l’un des plus grands penseurs marxistes du 20e siècle...

    Né le 5 avril 1923, il y a un siècle, Ernest Mandel a été l’un des penseurs majeurs de cette période. De son militantisme juvénile dans le cadre de la résistance antinazie à ses derniers jours, Mandel a été un défenseur intransigeant des idéaux socialistes et des intérêts de la classe ouvrière.

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  • « Deux ans depuis le 7 octobre, résister est un droit, notre lutte continue pour en finir avec la complicité européenne »...

    Déclaration d’organisations de la diaspora palestinienne en Europe

    Alors que nous commémorons les deux ans du 7 octobre 2023, nous, Palestinien·nes d’Europe, prenons la parole avec clarté et détermination. Ce jour-là n’est pas venu de rien. Il est le produit de 75 ans de dépossession, 18 ans de siège brutal et d’innombrables agressions contre notre peuple.

    Le peuple palestinien subit l’une des campagnes d’extermination les plus violentes et systématiques de l’histoire moderne

    Depuis près de deux ans, le peuple palestinien subit l’une des campagnes d’extermination les plus violentes et systématiques de l’histoire moderne. À Gaza, plus de 60 000 personnes ont été tuées et plus de 140 000 ont été blessées, mais nous savons que les chiffres réels sont probablement quatre fois plus élevés, des chiffres masqués sous les décombres et le blocus. Gaza a été rasée, des familles et des générations ont été exterminées. Israël a mis en œuvre une famine délibérément organisée, utilisant l’aide humanitaire comme une arme contre plus de deux millions de civil·es. Des enfants sont affamé·es, des hôpitaux sont bombardés et des journalistes, des médecins et des civil·es sont pris pour cible en toute impunité. Toutes les infrastructures nécessaires à la vie ont été détruites. Ce n’est pas une « guerre ». C’est une campagne génocidaire dont l’objectif clair est le nettoyage ethnique et l’extermination. 

    Mais Gaza n’est pas la seule cible. De la bande de Gaza à la Cisjordanie, des territoires occupés en 1948 aux camps de réfugié·es du Liban et de la Syrie, et à travers toute la diaspora palestinienne, le sionisme mène partout sa guerre contre les Palestinien·nes. En Cisjordanie, le nettoyage ethnique se poursuit par la démolition, les raids militaires et la terreur imposée par les colons. Par-delà les frontières, notre identité, notre mémoire et la résistance sont attaquées.

    Nous sommes ici en exil, pas par choix, des témoins au sein d’États particulièrement complices du maintien de notre oppression

    Ce projet génocidaire est rendu possible par des milliards de dollars d’aide militaire, par le soutien politique et les livraisons d’armes provenant des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Union européenne et d’autres pays. En Europe, les gouvernements présentent la « reconnaissance » symbolique en même temps qu’ils continuent à livrer des armes et à permettre le commerce. Nous rejetons cette hypocrisie. La reconnaissance sans mesures concrètes — sanctions, embargo — n’est pas une reconnaissance ; c’est un habillage pour le génocide. En tant que Palestinien·nes de la diaspora, notamment d’Europe, notre rôle n’est pas seulement de protester, mais d’organiser notre lutte : dénoncer la reconnaissance sans droits, exercer une pression sur les institutions qui financent et arment Israël, apporter nos revendications — droit au retour, restitution de nos terres et de nos biens, libération — au centre du pouvoir de l’Europe.

    Nous ne demandons pas la permission de vivre, nous luttons pour notre libération

    Nous sommes ici en exil, pas par choix, des témoins au sein d’États particulièrement complices du maintien de notre oppression.

    Notre lutte politique prend de l’ampleur — elle est plus forte, plus unie et de mieux en mieux organisée.

    Nous réaffirmons notre droit à la résistance, qui est une nécessité en temps de domination coloniale. Les tentatives visant à criminaliser notre lutte ou à détourner notre résistance échoueront. Nous ne demandons pas la permission de vivre, nous luttons pour notre libération.

    En Europe, nous exigeons :
    ∙ La fin immédiate et inconditionnelle du génocide
    ∙ Un embargo total sur les armes à destination d’Israël
    ∙ Une aide humanitaire complète et sans restriction à Gaza
    ∙ La levée du blocus
    ∙ La libération de tous les prisonnier·es palestinien·nes 
    ∙ Des poursuites contre tous ceux qui se sont rendus complices de crimes de guerre et de génocide
    ∙ Des sanctions contre les responsables israéliens, leurs banques, les institutions, les entreprises qui participent au génocide.
    ∙ La suspension de l’accord d’association UE-Israël en vertu de l’article 2
    ∙ La réparation et la reconstruction de Gaza
    ∙ La reconnaissance et mise en œuvre du droit au retour des Palestinien·nes (résolution 194 de l’ONU)

    Toute reconnaissance qui ne démantèle pas l’annexion, l’apartheid et le siège n’est pas de la solidarité mais de la complicité

    Nous rejetons la « vague de reconnaissance » européenne d’un hypothétique mini-État sculpté à partir de fragments de la Cisjordanie et de Gaza. Cela n’arrête aucunement le génocide ni ne rétablit nos droits. Cela affaiblit notre peuple, fait disparaître les Palestinien·nes de 1948 et les réfugié·es et cela renforce ce que les tribunaux internationaux et le Conseil de sécurité de l’ONU ont jugé illégal. Les Palestinien·nes forment un peuple avec des droits — au retour, à l’égalité, à la liberté de mouvement et à l’auto­détermination.

    Toute reconnaissance qui ne démantèle pas l’annexion, l’apartheid et le siège n’est pas de la solidarité mais de la ­complicité.

    Le mouvement de solidarité mondial ne peut être arrêté

    Partout dans le monde, des millions de personnes — de Londres à Tanger, de Johannesburg à Paris — ont dit non au génocide et oui à la justice.

    Elles font face à la censure, à la répression et à la criminalisation. Les politiques européennes, à travers la reconnaissance d’un État palestinien hypothétique et soumis à diverses conditions, tentent d’éteindre nos revendications. Mais le mouvement de solidarité mondial ne peut être arrêté.

    Complicité ou résistance : en tant que Palestinien·nes, nous avons fait notre choix et nous appelons toutes les personnes dotées d’une conscience à faire de même

    Gaza est la boussole morale de notre époque. Elle a révélé les fractures qui existent au sein de l’empire et contraint le monde à faire un choix : la complicité ou la résistance. En tant que Palestinien·nes, nous avons fait notre choix. Et nous appelons toutes les personnes dotées d’une conscience à faire de même.

    Jusqu’au retour, jusqu’à la libération, jusqu’à ce que chaque centimètre carré de notre terre soit libre.

    Beitna (Belgique)
    Comunitat Palestina de Catalunya (Catalogne)
    Giovani Palestinesi d’Italia (Italie)
    Internationalt Forum (Danemark)
    Palestinian Youth Movement (Grande-Bretagne)
    Urgence Palestine (France)